« Chroniques d'IMS » - N°2
Les situations décrites par notre observatrice sont réelles. Pour garantir à tous les acteurs un strict anonymat, dates, lieux et prénoms ont été modifiés.
N°2 - Mai 2012, dans un lycée technique du sud parisien.
L’infirmière souriante qui nous accueille est un concentré d’énergie. La République a sommairement meublé le local sans grâce dans lequel elle nous reçoit : elle n’en a cure, non plus que des coups violents donnés dans la cloison qui jouxte la cour du lycée. Elle ferme soigneusement sa porte à clé, comme chaque fois qu’elle déambule, et nous accompagne jusqu’au troisième étage du bâtiment.
Nous intervenons aujourd’hui dans une classe de Terminale d’un bac Professionnel. Michel et Nathalie, les intervenants titulaires, connaissent déjà l’établissement. Nous prenons quelques instants pour installer le vidéoprojecteur, la pièce maîtresse de toute intervention. Observatrice en formation, je m’installe de façon à saisir l’ensemble de la scène, et pouvoir intervenir ponctuellement si nécessaire.
Huit grands garçons entrent dans la salle, sans empressement excessif. Le professeur qui les suit semble plus jeune qu’eux et reste en retrait. Puisqu’ils sont peu nombreux, Michel leur demande leurs prénoms pour faciliter les échanges, avant de nous présenter en retour. Hassan, tout à droite, est volubile et souriant. Il prendra facilement la parole, énonçant ses convictions les plus sexistes avec l’innocence d’un chérubin. Driss, à gauche, sirote un liquide indéterminé dans une bouteille de soda. Replié sur sa chaise, il ne nous accordera pas un regard pendant les deux heures d’intervention.
Nous traitons des discriminations, des clichés véhiculés, et de leurs conséquences. Ces
garçons savent ce qu’idées préconçues veulent dire : la réputation masculine de leur formation a fait fuir toutes les filles. Pourtant disent-ils, leur apprentissage n’est pas si pénible physiquement. Il faut juste accepter d’avoir souvent les bras dans l’huile. Or les filles, c’est mignon et ça met du rouge à ongle dit Hassan, bien désolé… L’absence de mixité non plus ils ne l’ont pas choisie, et visiblement ce n’est pas épanouissant. Le racisme leur évoque aussi quelques réalités trop banales.
L’exercice suivant s’appelle « Normal/Pas Normal ». Chaque image projetée, d’enfants, de groupes d’hommes ou de femmes, interpelle par une singularité. Les lycéens doivent lever la main s’ils jugent « pas normale » la situation montrée. Ensuite les animateurs creuseront avec eux la définition de la normalité. L’enfant soldat fait vivement réagir Loïc, originaire du Congo Kinshasa. Le camp de nudiste, l’enfant obèse, les dauphins massacrés font lever majoritairement les mains. Le groupe de femmes en burqa ne suscite aucun émoi. Au baiser des deux hommes, c’est l’émeute : « M’sieur, franchement, vous vous trouvez ça normal des homos ? ».
« Moi oui, puisque j’en suis un ». Quelques mâchoires se décrochent. Depuis le début, le courant est bien passé entre Michel et eux. Certains ont même blagué avec lui sur la similitude de leurs codes vestimentaires. Ce grand métis très à l’aise, soigné et sympathique, un homo ? Allons donc ! A partir de ce moment, Abdelkader, en gandoura blanche, change d’attitude. Il nous interpelle sur notre droit à venir parler d’une chose que le Livre réprouve. Nathalie rappelle le fondement laïc républicain et la circulaire de l’Education Nationale qui nous invite à lutter contre les discriminations, toutes les discriminations. Abdelkader est mécontent. Une fois de plus, un dogme confessionnel nous est opposé. C’est un grand classique des interventions de Contact. Nous répétons que l’orientation sexuelle n’est pas un choix car ils sont tous persuadés du contraire. Et puis nous en restons là sur cette question : notre objectif n’est pas de déstabiliser ces jeunes déjà fragilisés, mais de développer leur discernement, leur auto détermination, leur capacité à l’empathie. Y sommes-nous parvenus aujourd’hui ? La plupart des élèves nous remercient avant de quitter la salle, plutôt un bon signe.
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